La Semaine Sainte à Rouveroy avant 1914

Écrit par Gabriel BRUAUX   

Souvenirs d’un enfant de chœur

Nous étions quatre corâles, enfants de chœur, à Rouveroy les années 1903 à 1907. En ce temps là, les cloches partaient à Rome, le jeudi-saint, pendant le Gloria de la messe et réintégraient leur clocher le samedi-saint à la même heure, après avoir déversé dans les jardins de leur paroisse, à l’intention des enfants, les clokes rapportées de Rome. C’était le plus souvent des œufs cuits durs teintés diversement, mais aussi des œufs ou autres fantaisies en chocolat. De cette période naïve mais combien heureuse, j’ai gardé, après 75 ans, un vivace souvenir.

Nous sommes le jeudi-saint

La messe commence. Les quatre enfants de chœur se regardent et se montrent en souriant la sonnette que chacun tient en main. Aux premiers accords du Gloria la cloche de l’église se met en branle ; nos bras et même nos corps s’agitent ; c’est à qui sonnera le plus fort pour souhaiter un bon et fructueux voyage à notre cloche qui va s’envoler loin… bien loin… jusque Rome pour s’y approvisionner… à notre intention.

Mais que le Gloria paraît long à nos bras qui n’en peuvent plus d’agiter la sonnette. Enfin « Amen » arrive et c’est le dernier battement de la cloche qui s’envole et le dernier tintement de nos sonnettes qui resteront muettes jusque samedi. Celles-ci seront remplacées à l’église par le crac… crac… de nos crécelles appelées èscalètes.

 

Cependant, notre cloche étant en voyage, il fallait informer les habitants de Rouveroy de l’heure des prochains offices. Et c’est nous, les quatre corâles, qui nous en chargions.

Après quatre heures, tous les quatre ensemble, nous nous mettions en route chacun muni de son èscalètes. Nous parcourions toutes les rues du village, nous arrêtant tous les 200 mètres et chantant alors ensemble : « A l’premièr’ fois Stabat, à 7 heures et demi du soir » et aussitôt les èscalètes de tourner crac… crac… Et cette ritournelle se répétait devant les maisons éloignées et les fermes isolées. Ici il fallait parfois insister jusqu’à ce que le fermier ou la fermière vienne nous dire qu’ils nous avaient bien entendus. (C’est qu’il fallait mériter notre récolte des œufs de Pâques, samedi.)

Après six heures, nous recommencions la même tournée mais en chantant cette fois « A l’dernièr’ fois Stabat à 7 heures et demi du soir » et crac… crac… crac…

Je dois dire que cet appel du jeudi-saint était alors entendu, car ce soir-là pour le Stabat l’église était comble. Car notre vieux curé Magnus n’hésitait pas à faire venir un prédicateur étranger pour le sermon de la Passion. C’était toujours un Prémontré de Bois-Seigneur-Isaac.

Nous sommes le vendredi-saint

Dès le matin, chaudement vêtu, nous nous remettions en route tous les quatre, mais nous ne faisions qu’une seule tournée parfois même en courant selon l’heure ou la température et en négligeant les fermes éloignées. Nous chantions cette fois : « A l’premièr’ et dernèr’ fois l’office de Dieu à 8 heures du matin ». Et crac… crac… crac…

Après 4 heures, nous recommencions les deux tournées exactement comme la veille, mais en chantant cette fois : « A l’premièr’ fois l’chemin d’la croix, à 7 heures et demi du soir » et crac… crac… crac… Pour la deuxième tournée, nous chantions naturellement : « A l’derniè’ fois l’chemin d’la croix » etc… Mais cet office était loin d’avoir le succès du Stabat de la veille.

Et nous voici le samedi-saint

Dès le matin, ultime et unique tournée comme hier vendredi, mais pour annoncer cette fois « A l’premier et dernier’fois l’bénédiction des fonts à 7 heures du matin » et crac… et crac… crac…

Mais alors au Gloria de la messe quelle allégresse pour agiter les sonnettes et fêter le retour de la cloche qui tintait si joyeusement dans son clocher retrouvé. Mais cette messe qui n’en finissait pas. C’est que nous étions impatients et pressés de courir au jardin pour y retrouver ce que notre brave cloche y avait laissé tomber à notre intention.

Tout n’était pas fini cependant… Après le travail, la récompense. Vers 10 heures, nous nous remettions en route mais sans notre èscalète ; les uns portant en bandoulière des cruches en grès remplies de l’eau bénite, yau d’font, du matin, les autres portant au bras un panier à œufs contenant au départ, du buis, pâke, bénit le dimanche des rameaux. Chaque maison du village était visitée. Nous offrions à qui n’en possédait pas du buis bénit ou de l’eau bénite. Partout nous étions bien accueillis et partout nous recevions nos « cloches de Rome ». C’était de ma menue monnaie allant de la mastoke (5 centimes) au demi-franc et même le franc, mais plus souvent des œufs, allant de la pièce au demi-quarteron (13). C’était très amusant.

Je me souviens notamment à la fin de la tournée. Nous arrivions à la dernière maison du village, avant le cimetière. C’était un café tenu par la grosse Louise, et rareté à cette époque, il s’y trouvait une « machine parlante » (grand pavillon, rouleaux…). Comme bienvenue, Louis nous offrait à chacun un canon (petit verre de bière à 5 centimes), et alors, le bouquet, 2 ou 3 airs à la mode sur sa machine parlante. Nous avions droit à « Ma Tonkiki, ma Tonkiki, ma Tonkinoise… » ou « Caroline, Caroline, mets tes p’tits souliers vernis… » etc… On était heureux, on chahutait… le carême était fini.

La récolte enfin terminée, nous allions vendre les œufs récoltés chez la marchande, Eugénie, le long de la grand’route. Et nous revenions chez moi compter la recette (vers 4 ou 5 heures). Nous arrivions chaque fois, vers les 19 francs et ma mère qui assistait à l’opération complétait la somme pour arriver à 20 Fr. ; de sorte que chacun de nous recevait une pièce de 5 Francs qui généralement était versée à la Caisse d’Epargne après les vacances. Pour l’époque, c’était vraiment magnifique.

Et voilà. Nous avions bien rempli notre tâche, nous nous étions bien amusés, nous étions bien récompensés et tout le monde était satisfait. C’était le bon temps… !

 

Gabriel BRUAUX

N.d.l.R. – Au sujet du buis bénit, on consultera les articles de l’Abbé Léon JOUS (toujours vivant en février 2010 et qui vient très souvent aux archives de l’Etat à Mons) et de Robert DASCOTTE dans notre revue d’octobre 1976, pp. 187-189.

 

Source de l'article : Bibliothèque du Séminaire Episcopal de Tournai, Revue « El Mouchon d’Aunia », 1981, page 190 et 191