Englebert de Grez, seigneur de Rouveroy

 Ecrit par Etienne QUENON

Au XIVe siècle, le seigneur de Grez est vicomte de Rouveroy et l’heureux père de nombreux garçons et filles. Le cadet, Englebert, s’intéresse depuis son plus jeune âge à l’art de guérir.
Aussi, le vicomte l’envoie-t-il étudier la médecine à l’université de Paris.
Les aptitudes d’Englebert sont exceptionnelles et une brillante carrière semble s’ouvrir devant lui.

Hélas ! Entre temps, à Rouveroy, son père meurt, puis, l’un après l’autre, tous ses frères.
Nécessité familiale oblige : Englebert sacrifie ses rêves et sa carrière ; il retourne sur la terre ancestrale. Mais un puissant seigneur de la région est père d’une jolie fille.
Englebert s’en éprend et, comble de bonheur, la noble demoiselle répond à sa passion.
Englebert veut l’épouser mais le seigneur refuse, sa fille étant d’un rang beaucoup plus élevé que celui du vicomte.

Au XIVe siècle, c’est une réalité avec laquelle on ne rigole pas.
Blessé, Englebert souffre et se torture pendant des années, puis n’y tenant plus, enlève la femme de son cœur. Les amoureux se marient, sont très heureux mais n’ont pas le temps d’avoir beaucoup d’enfants car Ambroise Piculula, un cardinal, vient bientôt prêcher la croisade dans le Hainaut.

Sur les bords de la Baltique, les chevaliers de l’ordre teutonique essaient de dompter les païens : il faut leur apporter de l’aide ! Que fait-on quand on a l’âme ardente, le sens de l’honneur et l’esprit d’aventure ? Que fait-on quand on voit s’enflammer et partir les plus nobles chevaliers de son pays ?

On s’enflamme et on part aussi. C’est la décision que prend Englebert après avoir reçu, au milieu des larmes et des baisers, un serment de fidélité de l’épouse qu’il adore. La campagne de Baltique est rapide. Le seigneur de Rouveroy s’y couvre de gloire puis s’en retourne vers son vicomté.

Mais, dans une forêt de la Thuringe, des chevaliers le cernent et le conduisent vers un sombre manoir. Le châtelain n’est autre que le père d’un jeune seigneur allemand que, par malheur, Englebert a tué lors d’un tournoi. Le vicomte de Rouveroy est aussitôt jeté en prison.

Désespéré, incapable de prévenir ses compatriotes et sa famille, il languit là, très longtemps. Au bout de six ans, impressionné par la digne résignation de son prisonnier, le châtelain lui rend la liberté.

Englebert chevauche jour après jour, puis, un beau matin, arrive enfin à la plaine riche et fertile qui s’étend du village des Estinnes à celui de Croix, un peu avant Rouveroy. Notre homme est mort de fatigue mais, parce qu’il se sent déjà chez lui, il oublie tout. A Rouveroy, c’est la fête : les cloches de l’église sonnent, les instruments jouent, les gens, bien habillés, rient et chantent dans les rues. Mais que se passe-t-il donc ?

Le seigneur de Rouveroy s’informe. Les villageois, qui ne le reconnaissent pas (il faut dire qu’il a beaucoup vieilli et que sa barbe est longue), lui racontent qu’on célèbre la naissance du premier-né de la vicomtesse de Rouveroy.
Elle a bien droit à un peu de bonheur, la noble dame, après tout ce qu’elle a enduré ! Son premier mari, le vicomte, n’est jamais revenu de la croisade.

Elle qui a espéré, attendu et pleuré a fini, après cinq ans, par épouser le seigneur d’Harmignies, un gentilhomme des environs. La nouvelle foudroie littéralement Englebert : muet, aveugle, sourd et stupide, il erre, tête baissée, dans les rues du village. Le soir, il s’approche du château, s’assied sur le bord du fossé sui entoure les murs d’enceinte et sanglote.

Que faire ? Entrer au château et revendiquer ses droits ? Désunir ce couple qui vient d’avoir un enfant ? Non, Englebert ne le veut pas et le veut d’autant moins qu’on fond de lui-même l’infidélité de sa femme le déçoit fort.

Il jette un dernier regard sur le manoir, son manoir, puis s’en va et chevauche à l’aventure. Il descend ainsi le long des rives bocageuses de la Trouille quand, soudain, dans la nuit, une clarté brille. C’est une habitation isolée. Il frappe à la porte. Le vénérable vieillard qui vient ouvrir est Jacques de Roulis, l’ermite de Villers-Sire-Nicole, un charmant village aujourd’hui français.

Englebert demande l’hospitalité pour quelques jours, le temps de voir clair en lui-même. Quelques années plus tard, il est toujours là. Il vit lui aussi en ermite, esseulé depuis la mort de Jacques de Roulis.

Dans toute la région, on le vénère. Au début, les gens ne lui ont rendu visite que par curiosité. Puis, impressionnés par son air noble et doux, ils sont revenus. Peu à peu, ils ont découvert que l’ermite avait beaucoup de connaissances, surtout dans l’art de guérir.
Ils lui ont demandé des conseils… Année après année, l’ermite est toujours là à les prodiguer ainsi que des remèdes qu’il fabrique lui-même à partir d’herbes cueillies dans les bois et les campagnes environnantes.

Ces remèdes sont si efficaces et les guérisons si nombreuses qu’on afflue maintenant de partout lui confier ses ennuis de santé et autres tracas. Et l’ermite aide et console, comme il peut.

Un jour, tandis qu’il est occupé à traiter ses plantes, une dame se présente à lui. Quand elle soulève son voile, il frémit, car il reconnaît la vicomtesse de Rouveroy, sa compagne d’autre fois, mais elle ne le reconnaît pas. Alors, comme terrorisée et toute en larmes, elle tombe aux pieds de l’ermite et lui confie sa détresse : son mari, le seigneur d’Harmignies, est une brute et un ivrogne. De plus il vient d’introduire une courtisane au domicile conjugal. Et, parce qu’elle s’est révoltée, il l’a rouée de coups.

Le malheur des autres, dit-on, ne console pas, mais il empêche parfois de trop penser à ses propres peines. C’est ainsi que l’ermite se met à raconter à la femme éplorée l’histoire de sa vie. Certes, il reste discret et ne cite aucun nom. Mais au fur et à mesure qu’il parle, il oublie la présence de la dame et devient moins prudent. Intriguée, la vicomtesse regarde plus attentivement l’ermite, reconnaît la bague qu’il porte au doigt, une bague qu’elle a offerte à son premier mari. Son premier mari !

Mais c’est lui, l’ermite ! Elle se jette alors au cou de l’homme qu’elle n’a jamais cessé d’aimer.
Transportés d’amour, les époux s’inondent de larmes et s’accrochent follement l’un à l’autre quand, tout à coup, la porte de l’ermitage s’ouvre brusquement. Un homme entre, le visage menaçant : c’est le seigneur d’Harmignies, le second mari de la vicomtesse. Il saisit brutalement sa femme par les cheveux, l’injurie, la soufflette. D’une voix puissante, l’ermite crie : « je te défends de toucher à cette infortunée ! ».

Mais le seigneur ricane, crache au visage de l’ermite et frappe de plus belle. L’ermite décroche alors du mur l’épée qu’il a toujours gardée. Les fers se croisent, cliquèrent et, soudain, un des combattants pousse un long cri : Harmignies est tombé, frappé à mort.

Le jour-même, l’ermite quitte sa modeste demeure et, avec son épouse s’achemine lentement vers Rouveroy, vers son château. Il ne le quittera plus, mais n’oubliera jamais l’ermitage ni les années austères et sereines qu’il y a passées. Il fera don à ce lieu d’asile de quelques terres du voisinage, y placera un chapelain pour célébrer l’office et aussi un écolâtre, qui instruira les enfants des environs. Aujourd’hui, l’ermitage n’existe plus ; il n’a pas résisté à la tourmente de la Révolution Française.